Séance présentée par Cannibale Peluche MARDI 3 AVRIL à 20h30
Tarifs : 6,50 € ; TR : 5,50 € ; Étudiants : 3 € ; Adhérents (bien avisés) de Cannibale Peluche le soir de la présentation : 2 €.
Film projeté du 28 MARS AU 10 AVRIL 2018 au Cinéma LE STUDIO (3 rue du général Sarrail – Le Havre)

Affiche La Barrière de chair

LA BARRIÈRE DE CHAIR
[Nikutai no mon]
Un film de Seijun SUZUKI (Japon, 1964)
90 min / DCP / vostf / Drame érotique / Interdit - 12 ans
Production : Kaneo Iwai
Scénario : Gorō Tanada, d'après le roman de Taijirō Tamura : Nikutai no mon (1947)
Directeur de la photographie : Shigeyoshi Mine
Lumière : Aizo Kono
Décors : Takeo Kimura
Montage : Ko Suzuki
Musique : Naozumi Yamamoto
Avec Yumiko Nogawa (Maya), Satako Kasai (Sen), Kayo Matsuo (Omino), Tomiko Ishii (O-Roku la Dérive), Misako Tominaga (Machiko), Jo Shishidō (Shintaro Ibuki), Kōji Wada (Abe), Isao Tamagawa (Horidome), Chico Roland (le pasteur noir)...
Distributeur : Splendor Films

Dans le Tokyo dévasté et sous occupation américaine de l'après-guerre, un petit groupe de prostituées fait reposer sa survie sur des règles drastiques telles que la défense de son territoire et, surtout, l'interdiction d'offrir son corps en l'absence de rémunération. L'irruption d'un ancien caporal devenu voyou dans le quotidien des cinq femmes va attiser en elles un désir irrépressible, dont l'assouvissement ne peut qu'entraîner un châtiment violent suivi du bannissement du clan.

« EN DEVENANT HUMAINE, JE SERAI CHASSÉE DE LA CAVE.
  DEVENUE FEMME, JE SERAI TRAITÉE EN PARIA. »

Produit et distribué par la Nikkatsu, le plus ancien studio japonais, en réaction à l'irrésistible émergence des « eroductions » ou « pinku eiga » (productions érotiques indépendantes à faible budget) qui drainaient dans les salles un public masculin avide de spectacles (relativement) affranchis du tabou de la nudité à l'écran, La Barrière de chair s'avéra à sa sortie le film le plus explicite en matière de sexualité et de sadisme jamais réalisé au sein d'une grande compagnie locale. Si, rétrospectivement, ses audaces graphiques et son extrême stylisation annoncent avec sept ans d'avance le label Roman Porno de la Nikkatsu au point d'y être parfois assimilé et d'avoir bénéficié en 1990 d'une diffusion en France accolé à quatre classiques du genre, il faut remonter à la fin des années 40 pour retracer l'origine de ce film sidérant dont l'inventivité formelle et le propos contestataire excèdent les stricts appas sulfureux. Plus précisément à la publication en 1947 du roman (inédit en France) de Taijirō Tamura Nikutai no mon, laquelle fut rapidement suivie d'une transposition au théatre, puis d'une première adaptation à l'écran réalisée par Masahiro Makino et Masafusa Ozaki en 1948.

Seijun Suzuki, cinéaste aguerri et rompu aux cadences soutenues du studio (il tourne alors en moyenne trois films par an) trouve dans cette nouvelle version – la plus célébrée et la seule à avoir connu une distribution en Occident – l'opportunité de prolonger les expérimentations plastiques et narratives, marques d'un style personnel volontiers outré et se jouant des genres, qui se faisaient jour dans Détective Bureau 2-3 (1963) et sa suite le violent La Jeunesse de la bête (1963), véritable mise en abyme et déconstruction du polar nippon. Le contexte de grande misère, de combines périlleuses improvisées au jour le jour dans un Japon humilié et soumis à l'arbitraire des forces armées américaines, pouvait se prêter à un drame misérabiliste teinté de voyeurisme hypocrite. Rien de tel, pourtant, chez Suzuki que sa croyance en les possibilités visuelles et sonores du cinéma autorise à faire cohabiter des esthétiques a priori inconciliables. D'une force saisissante dans son approche « documentaire » de ce quart-monde où basse pègre et tapineuses à l’affût du micheton s'agglutinent dans des allées étranglées, le film revendique par contraste une théâtralité prégnante jusqu'à user ostensiblement d'artifices scéniques et évoquer à plusieurs reprises une comédie musicale.

C'est dans cet univers paradoxal, accablé et suffocant mais intensément vivant et désirant, où les pulsions de laissés-pour-compte rabaissés au rang de purs êtres de survie et d’instincts saturent l'écran de couleurs vives, de surimpressions fantasmatiques et de gros plans de corps ruisselants de sueur, que se débattent les antihéroïnes aux robes unies de La Barrière de chair. Fleurs trop éclatantes écloses dans la jungle de la défaite, la ruine morale et matérielle du pays les a réduites à l'état de fantômes de chair, de taches de couleur titubant dans les artères d'un labyrinthe dentelé, quand elles ne se terrent pas pareilles à des « taupes » (ainsi que les qualifie le caporal démobilisé) dans le sous-sol d'un bâtiment délabré. Tour à tour loubardes cyniques provoquant passants comme yakuzas, « professionnelles » intraitables, furies sadiques dévorées par la frustration ou midinettes aux petits soins pour un hors-la-loi viril dont la brutalité désenchantée et sans horizon agit en miroir de leur rapport au monde, leur flamboyance ne saurait pourtant masquer le fait qu'elles ont renoncé à leur individualité par soumission à la loi du groupe. Régies par le sacrifice de soi au profit de la cohésion d'un ensemble, jusque dans la violence ritualisée et réminiscente des punitions corporelles pratiquées durant le shogunat qu'elles exercent sur les « traîtresses » à leur communauté, elles reproduisent à leur échelle les structures coercitives d'une société qui les a conduites à vendre leur corps. Leurs interrogations quant à la répression de leurs aspirations propres et à une possible émancipation des modèles ancestraux, quitte à devenir paria parmi les parias, font écho aux doutes qui traversent la société japonaise en ce début d'années 60, tout autant qu'au credo de Seijun Suzuki, cinéaste rebelle dont l'insubordination lui vaudra d'être blacklisté par l'ensemble des studios de 1967 à 1977.

Le roman de Taijirō Tamura sera à nouveau adapté pour la Nikkatsu en 1977 par Shōgorō Nishimura, artisan prolifique du Roman Porno, puis en 1988 par Hideo Gosha dans le cadre d'une production Toei (Nikutai no mon/Carmen 1945).

Film projeté du 28 MARS AU 10 AVRIL 2018 au Cinéma LE STUDIO.

Autres séances : Mercredi 28 mars /16h30, Jeudi 29 mars/18h30, Samedi 31 mars/16h30, Dimanche 1er avril/18h30, Mercredi 4 avril/18h30, Jeudi 5 avril/20h30, Vendredi 6 avril/18h30, Samedi 7 avril/20h30, Dimanche 8 avril/16h30, Mardi 10 avril/18h30.

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Barrière de chair